61) L'entente pétrolière franco-belge, ailes françaises et racines valaques

TOTAL et l'entente pétrolière franco-belgo-roumaine

« Celui qui aura le pétrole, aura la domination »
Henry Bérenger (Commissaire général aux Essences et Combustibles) au Premier ministre Georges Clemenceau, le 12 décembre 1919.

À l’issue de la Première Guerre mondiale, la question pétrolière se pose pour la France en termes très différents de ceux de l’avant-guerre. Alors, la question était d’ordre douanier, commercial et de politique intérieure. À présent, les considérations de politique étrangère l’emportent, rendant plus complexe encore la solution de cette question. Entre-temps la guerre est passée, marquée par une mécanisation croissante des transports militaires et des engins de combat, provoquant une prise de conscience au sein des cercles dirigeants du pays de la nature stratégique des produits pétroliers.


« La Compagnie française des pétroles » (l'ancêtre de Total) a été créée en 1924 et son principal actif est constitué des 25 % dans la « Turkish Petroleum Company ». Dirigée par Ernest Mercier (1878-1955), la CFP doit gérer les intérêts français au Moyen-Orient. Bien connu déjà en tant que pionnier de l'industrie électrique en France, Ernest Mercier - cet ancien ingénieur du Génie Maritime (blessé d'un éclat d'obus au pied alors qu’il commande sur le Danube des troupes roumaines pendant la Grande Guerre), avait débuté dans l'industrie du pétrole en 1921, époque à laquelle il était devenu président de « l'Omnium International des pétroles ». En 1922, il avait pris, avec le groupe de l'Anglo-Persian, le contrôle de la « Steaua Română », la plus importante société pétrolière de Roumanie ; la même année, il avait créé la « Steaua Française », dont il était devenu le président.


Les liens de la CFP avec la Roumanie étaient très forts. La Compagnie n'y avait pas de participation significative, mais son président, Ernest Mercier, était aussi président de « l'Omnium français de pétrole », société issue de la fusion en 1938 de « l'Omnium international des pétroles » et de la « Steaua française ». L'OIP avait une participation de 29% dans la « Columbia », importante société roumaine et 12,5% dans la « Steaua Română ». CFP jouait dans cette dernière société le rôle d'opérateur technique et Mercier devait y envoyer, pour les tester, plusieurs de ses futurs collaborateurs à la direction de la CFP. Dans le domaine de la production, la CFP formait ses ingénieurs sur le tas en Roumanie, à la « Steaua Română » (environ 100 kilomètres au nord de Bucarest). Elle en forma peu, mais d'excellents, ceux qui furent destinés aux postes de commande plus tard : Victor de Metz, tête de file, futur président de la CFP de 1945 à 1971, René de Panafieu, les frères Raoul et Edmond Chappelet, Bernadac, Arnoud, Paclet, Raymond Godet, Amédée Maratier, Louis Cauchois (nommé en 1934 chef des ateliers à Moreni, environ 100 km au nord-ouest de Bucarest. En 1691, Moreni devint le troisième endroit dans le monde où du pétrole fut extrait).

Une sortie à Golești, Roumanie en 1937. Amédée Maratier est assis en bas à droite.
Les trois derniers ingénieurs (Godet, Maratier et Cauchois) furent par la suite les fondateurs, en 1942, de « Forex – Forages et Exploitations Pétrolières ». En 1971, « Shlumberger » acquiert la totalité des actions de « Forex » et en 1984 l'entreprise américaine « Sud-Drilling Company - Sedco » est fusionnée avec « Forex » pour devenir en 1985 la « Sedco Forex Drilling », puis deviendra en 1999 la « Transocean Sedco Forex » (l'un des plus grands entrepreneurs de forage offshore au monde basé à Vernier, en Suisse).

« Steaua Română » Câmpina est la plus ancienne raffinerie de Roumanie, fondé en 1895.

Ces expatriés, la plupart ingénieurs, avaient été tentés par la Roumanie car la vie y était agréable sous le règne du Roi Carol Ier, l’influence de la culture française était très développée et la production pétrolière importante.

A cette époque, bien antérieure au forage au rotary, les premiers puits étaient creusés à la main et entretoisés avec du bois, à la manière des puisatiers de nos campagnes et l’ingénieur géologue était descendu quotidiennement assis sur le récipient qui servait à remonter les déblais pour prélever les échantillons et apprécier la nature des terrains ; on arrivait ainsi vers 300 m avec une ventilation rudimentaire, la découverte s’accompagnait en général d’une belle éruption et on recueillait le pétrole sur le terrain environnant car on avait eu la sagesse d’entourer le puits de remblais de terre.

Sondeurs à Moreni, 1912

En 1937, 40 % des importations françaises proviennent de l’Irak, 22 % des États-Unis, 9 % du Venezuela et 8 % de la Roumanie.

Deux ans avant l'apparition de la Compagnie française des pétroles, la société pétrolière belge « PetroFina » -  une entreprise qui va jouer un rôle clé dans l’économie et la société de la Belgique du XXe siècle, a été créé en 1920 (25 février) par un groupe d'investisseurs et de banquiers anversois, les frères Hector et Fernand Carlier et le ministre Aloys Van de Vyvere. La fondation de la société est issue du rachat à des banque allemandes de leurs actifs dans des entreprises roumaines.


La Compagnie Financière Belge des Pétroles « PetroFina » regroupe les actifs des entreprises roumaines : « Rumeensche Petroleummaatschappij » (La Compagnie Roumaine de Pétrole, plus connue sous le nom « Internaționala » ou « Interum »), « Concordia » (Société anonyme Roumaine pour l’industrie de Pétrole), « Sirius », « Creditul Petrolifer » et « Vega » (filiale de « Concordia »).

Ces entreprises roumaines - regroupées sous le nom de la « Compagnie Financière Belge des Pétroles », couvrent alors l'ensemble des opérations relatives à l'industrie du pétrole: l'exploration, l'extraction, la production - grâce à « Internaționala » et « Concordia », le raffinage à travers les installations de « Vega » - à Ploiesti (raffinerie fondé en 1905, avec le capital fourni par Deutsche Bank), le transport, la fabrication et l'emmagasinage des produits, ainsi que l'entretien du matériel de forage par l'entremise notamment du « Creditul Petrolifer » (société crée en 1906, par Mauriciu Blank - banquier roumain, né à Pitesti). Autant d'activités qui deviennent celles d’une toute nouvelle compagnie, qui prendra en 1922 le nom de son adresse télégraphique : « PetroFina » (devenu en 1958 : « Fina »).

Mais pour revenir en France, la dénomination originaire de « La Compagnie française des pétroles » a été changée le 21 juin 1985, en « TOTAL – Compagnie française des pétroles » (TOTAL CFP). Par les rachats successifs de la société pétrolière belge « Fina » en 1999, puis par le rachat d’« Elf-Aquitaine » en 2000, la force de « TOTAL » a été renforcé et le nom change de nouveau.
Enfin, en 2003, « Total Fina Elf », rebaptisé « TOTAL S.A. » est la première compagnie pétrolière et gazière française et la quatrième au niveau international.


La Compagnie française de raffinage dépose la marque Total en 1953. Fierté nationale, l'entreprise choisit un logo tricolore qui évoque clairement la dimension française du carburant. Si le bleu, le blanc et le rouge ne disparaitront jamais, l'orange fait son apparition dans les années 1970. Le logo actuel est né après la fusion avec Elf et PetroFina.



Racines et ailes d'Air France

« Faire du ciel le plus bel endroit de la Terre »
Slogan de la compagnie Air France, avant 2014.



À la fin des années 1920, alors que la plupart des pays se sont déjà dotés de grandes compagnies nationales (KLM en 1919, Qantas en 1920, Delta Air Lines et Imperial Airways en 1924, Lufthansa, United Airlines et Pan Am en 1926, American Airlines en 1930), l'aéronautique française est morcelée et affaiblie par la Grande Dépression.

Dans ce contexte économique, le Parlement français vote une loi de fusion des 4 compagnies principales du transport aérien français : la « CIDNA » - ex. « Franco-Roumaine », « Air Orient », « Air Union », et les lignes « Farman ». Les quatre compagnies fusionnées forment le 19 mai 1933 la SCELA : « Société centrale pour l'exploitation des lignes aériennes ». Le 31 mai 1933, la SCELA rachète les actifs de « l'Aéropostale » (du banquier Marcel Bouilloux-Lafont). C'est au cours d'une conférence de presse annonçant cette fusion que le journaliste Georges Raffalovitch, doyen dans le monde de la presse aéronautique, propose de baptiser la nouvelle compagnie « Air France ».

Mais, qui était cette compagnie Franco-Roumaine ou CIDNA (« Compagnie Internationale de Navigation Aérienne ») une des compagnies à l'origine d’« Air France » ?


Nous sommes en avril 1920. La guerre est finie : Pierre Claret de Fleurieu, pilote de chasse émérite, décide de quitter l’armée. Homme de challenge, il entre dans la succursale française d’une grande banque roumaine : la banque Marmarosch Blank. Et c’est avec le culot de ses 23 ans qu’il propose à Aristide Blanck (le fils de Mauriciu Blank), le président de la banque, un projet qu’il qualifiait lui-même de fou : créer la première grande ligne aérienne internationale du monde. Une ligne régulière à travers l’Europe, qui desservira la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie et pourquoi pas jusqu’à Constantinople !

Pierre Claret de Fleurieu (1896-1976)

Le 23 Avril 1920 le banquier roumain convoque Pierre Claret de Fleurieu dans son bureau, le nomme immédiatement Directeur Général de la Compagnie Franco-Roumaine de navigation aérienne et ... rédige un chèque de plusieurs millions à son nom : « Vous commencez demain, je vous fais une confiance totale, marchez je vous suivrai ».

En 1922, la « Compagnie Franco-Roumaine de Navigation Aérienne » a le réseau le plus important du monde avec 3144 km. Elle assure la présence des ailes françaises sur toute l’Europe centrale et orientale. Les avions français font escale tous les jours à Vienne, Budapest, Bucarest et à Constantinople.


Dans les années ‘20, grâce aux services aériens développés par la CIDNA, Bucarest est à 24 heures de vol de Paris (alors qu’il faut trois jours par le train) et Moscou à 20 heures seulement.



Sources :
La Franco-Roumaine
L'Entente cordiale, Belgique - Roumanie
Petroblog - Romanian Petroleum History
Focul de 850 de zile de la Moreni
La stratégie de la Compagnie Française des Pétroles durant la Seconde Guerre Mondiale
Ernest Frédéric Honorat MERCIER (1878-1955)
Amédée Maratier
Roumanie, berceau de FOREX
La politique française du pétrole à l’issue de la première guerre mondiale
Précurseur de Forex, Raymond Godet président-fondateur
Pierre Claret de Fleurieu

60) Les Alsaciens-Lorrains dans la Campagne de Roumanie (1916-1919)

Dans la soirée du 27 août 1916, la Roumanie, ancien membre de la Triplice, rejoint le camp des Alliés et déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie. Plus inspiré par le cœur que par la raison, le plan roumain prévoit une attaque massive en Transylvanie (Hypothèse Z), avec Budapest pour objectif, tandis qu'une attitude défensive serait adoptée le long du Danube, face à la Bulgarie. En peu de temps, les villes de Petrosani, Orşova, Brasov tombent aux mains de l'armée roumaine, qui ne se voit opposer que quelques dizaines de milliers d'hommes, appartenant à ce qu'on appellera quelques jours plus tard la Ier armée austro-hongroise (groupe d'armées de l'archiduc Charles François Joseph de Habsbourg-Lorraine, le futur empereur).


Sujets allemands depuis le traité de Francfort de 1871, les Alsaciens et une partie des Lorrains sont mobilisés dans l'armée de l'empereur Guillaume II depuis le 1er août 1914. Cette campagne va valoir une nouvelle destination à un certain nombre d'entre eux.

La campagne de 1916

L'entrée en guerre de la Roumanie est le prétexte d'importantes modifications dans l'état-major allemand. Le général Erich von Falkenhayn, commandant en chef, qui peinait déjà depuis des mois devant Verdun, et plus récemment sur la Somme, se voit cette fois accusé d'imprévoyance et il est rendu responsable de tous les échecs de l'alliance.

Si la conférence tenue au Q.G. du front oriental, à Pless (Silésie), le 29 juillet 1916 a arrêté les mesures à prendre dans l'éventualité d'une intervention roumaine, celle-ci n'est attendue que pour la fin du mois de septembre.
Congédié, le général en chef est remplacé par le tandem Hindenburg-Ludendorff. La direction bicéphale des armées des Puissances centrales décrète aussitôt que l'urgence se situe à l'est. Un effondrement de la Hongrie signifierait en effet à brève échéance la ruine de l'Allemagne elle-même : il faut la sauver à tout prix. Une fois de plus, l'Allemagne est obligée de distraire des troupes des autres fronts pour porter secours à son alliée.



En conséquence, des unités sont prélevées sur le Carso et en Courlande, mais aussi à Verdun et sur la Somme, et confiées à ... Falkenhayn. C'est ainsi que des centaines d'Alsaciens et de Lorrains se trouvent engagés dans cette nouvelle campagne dès 1916 ou plus tard. Ils rejoignent ceux qui se battent déjà en Bucovine, territoire autrichien où les Roumains sont majoritaires et qui sera rattaché à la Grande Roumanie en 1918. Qui sont-ils ? Tout simplement des soldats comme les autres, ballottés de front en front au cours des quatre années de guerre. M., par exemple, né à Dieuze en 1896, a participé, à compter du 4 décembre 1914, aux combats de Cernay, du Vieil-Armand, du Grand Ballon, du Borkopf. En 1915 il est dans le secteur de Verdun ; il y reste pendant la bataille de 1916 et il est engagé dans les affaires de Douaumont, de Vaux et du Mort-Homme. En décembre 1916, il est transféré sur le front Est, d'abord en Pologne, puis en Volhynie (Ukraine) et enfin en Bucovine (au nord du front roumain). Il repart pour le front Ouest en avril 1918. Le livret militaire (Soldbuch) du canonnier Julien Schieber (voir photo ci-dessous), né à Huttenheim (Bas-Rhin), révèle qu'il a séjourné lui aussi sur les fronts de la Putna et du Siret, en Roumanie, de février à août 1917 avant d'être évacué pour raisons sanitaires.


Julien Schieber, né à Huttenheim (Bas-Rhin)

Plusieurs Alsaciens-Lorrains sont tombés en Roumanie, comme le Mulhousien Armand Greiner, soldat au 375. Inf Rgt, tué le 7 août 1917 dans la bataille de la Putna.
Avec l'arrivée en renfort des troupes allemandes en ce début de l'automne de 1916, la Roumanie doit soudain faire face à des soldats aguerris par deux ans de luttes, et la physionomie du combat change radicalement.

Le premier coup, déjà presque mortel, est porté sur le front sud, par les Germano-Bulgares, supervisés par le maréchal von Mackensen, le vainqueur des Serbes en 1915. Hindenburg a donné des consignes précises : « La concentration des forces germano-hongroises en Transylvanie devant s'opérer dans la deuxième quinzaine de septembre, le rôle du maréchal est, tout en protégeant la ligne du Danube, d'envahir la Dobroudja (la province côtière), d'attirer sur lui les forces roumaines et de les battre.

Le 6 septembre 1916, près de 30 000 soldats roumains, enfermés dans une forteresse par une aberration du commandement, sont faits prisonniers à Turtucaia, sur le Danube. La route de la capitale et celle du grand port de Constantza sont ouvertes.

Les Roumains doivent aussitôt suspendre les opérations offensives en Transylvanie. Leurs alliés russes, présents en nombre en Dobroudja, ne se sont défendus que mollement. Dans les semaines qui suivent, l'armée roumaine accumule échec sur échec. Au début d'octobre, la contre-offensive du général Averescu à Flamânda, sur le Danube, se solde par un repli, et les Germano-Bulgares accentuent leurs avantages, prenant Constantza.
En Transylvanie, Falkenhayn frappe lui aussi, du 26 au 29 septembre, à Sibiu (Hermannstadt), forçant les Roumains à évacuer la ville avant de les poursuivre jusqu'aux Carpates. Là, ceux-ci se retranchent si bien qu'ils empêchent les Allemands de s'engouffrer dans les cols qu'ils viennent eux-mêmes de franchir. Les combats prennent un tour plus âpre dans les montagnes enneigées qui forment une frontière s'étirant sur 800 km. Falkenhayn envisage d'abord de passer au sud de Brasov, pour atteindre Bucarest au plus court, mais il échoue à Predeal (24 octobre) et à Câmpulung (27 octobre). Simultanément, il tente d'emprunter le chemin le plus long, qui en contrepartie présente une barrière montagneuse plus étroite. Le défilé du Jiu, qui en formait le verrou, subit de furieux assauts entre le 23 et le 26 octobre, mais les Roumains tiennent bon. La partie n'est pourtant que remise.



Quel est l'état de l'armée allemande à ce moment précis ? Alors que les Carpates se profilent à l'horizon, le médecin-major Hans Carossa entend une voix venue des rangs lancer un « Halt ! » anonyme et sans équivoque. « On en est à la troisième année de guerre. Le soldat (un appelé la plupart du temps), nourri avec parcimonie, insuffisamment vêtu et chaussé, bénéficiant de permissions au cours desquelles des défaitistes lui ôtent tout son courage, perd son énergie et sa discipline ». A défaut de découvrir le coupable, toute la troupe est punie. Les cadres, on le voit, tiennent encore la situation bien en main. Un autre épisode en témoigne. Un matin, une souris morte est découverte dans un pot de confiture ; le major refuse d'en laisser ouvrir un autre : « Il n'est pas question de la jeter. La faim règne dans les villes allemandes, des milliers de mères de famille, chez nous, s'estimeraient heureuses de pouvoir étaler une telle confiture sur leur misérable pain de son ». La disette, conséquence du blocus allié, sévit déjà en Allemagne (et l'Alsace Lorraine ne fait pas exception). Là-dessus, il se fait un devoir d'avaler la tartine, sous le regard médusé de l'assistance : « Au fond de lui-même, chacun devait se dire qu'un peuple où tous penseraient et agiraient à son exemple demeurerait à jamais invincible ». Falkenhayn a bien l'intention de le prouver une nouvelle fois, car il n'est pas homme à rester sur un échec.

L’armée roumaine subit de plein fouet le choc de la guerre moderne, à laquelle elle n'est pas préparée. Falkenhayn utilise toute l'expérience acquise sur les champs de bataille du front Ouest. Ses troupes progressent ainsi dans les vallées de l'Oituz et de l'Olt. Le 11 novembre, le général von Kühne reprend l'offensive, s'empare de Târgu-Jiu, le 15, et enfonce les portes des Carpates.
Le 21 novembre 1916, Craiova, ville importante de la plaine, tombe entre les mains des Allemands, qui entrent dans Bucarest le 6 décembre. Les puits de pétrole des environs, sabotés par des équipes britanniques, éclairent le ciel de la défaite de leurs lueurs fantastiques.


Feldmarschall Anton Ludwig August von Mackensen saluant les troupes austro-hongroises à l'entrée de Bucarest, le 6 décembre 1916

Le 21 décembre 1916, la Dobroudja est abandonnée son tour par les Russes, sauf le delta du Danube. La ligne de défense russo-roumaine s'organise sur le Siret, très au nord de la capitale. Roumains, Russes et Allemands font chacun de son côté d'importants travaux de défense. Les Allemands forment des groupes de terrassiers qui creusent la nuit au pic dans un sol gelé sur 65 centimètres de profondeur des tranchées véritables et de profonds abris recouverts de rondins, où les hommes installent leurs lits, raconte le soldat lorrain Domange de l'Inf Rgt 225. Au printemps la neige, en fondant, traversera les plafonds des abris, inondant le sol. Les hommes devront patauger dans l'eau pour rejoindre les lits, heureusement surélevés.

L’Etat roumain se reconstitue en Moldavie, avec pour capitale Iasi. Le 20 janvier 1917, le haut commandement allemand en Roumanie donne l'ordre à ses troupes de se cantonner désormais à la défensive. Hindenburg peut être satisfait des résultats obtenus. Le front ne s'étend plus que sur 130 km, largement défendus, cette fois, par d'importantes forces russes.

Au cours des luttes de 1916, 50 000 soldats roumains ont été tués, 80 000 blessés et 110 000 faits prisonniers. De retour chez eux, au cours de rares permissions, les soldats alsaciens et lorrains retrouveront dans leurs villes et villages certains de ces prisonniers, traités souvent de façon inhumaine. Il en va de même pour les prisonniers italiens détenus dans les Carpates.

L'occupation allemande en Valachie

Dans les premiers temps de l'occupation, la population roumaines est victime de la piétaille ennemie. Quelques heures après l’entrée des troupes victorieuses dans Bucarest, deux employés de la gare du Nord sont abattus pour n'avoir pas répondu à l’injonction : « Halt ! ».
Aux plaignants qui affluent dans ses bureaux le colonel Cleve, gouverneur intérimaire, répond tranquillement : « Nos hommes n'ont pas fait la moitié de ce que vos soldats ont commis en Transylvanie ( ... ) Vous êtes ( ... ) le pays qui gît à terre, et nous sommes le pays qui triomphe, et rappelez-vous que vous nous avez couté beaucoup de sang ! ».

Le général Tülff von Tscheppe und Weidenbach fait cesser rapidement ces comportements de reîtres « Je m'efforcerai de maintenir la décence, la tranquillité et l'ordre dans le pays », déclare-t-il dès sa nomination, menaçant « de lourdes punitions » les fauteurs de troubles. Pourtant, comme c'était sans doute inévitable, certains petits chefs militaires locaux continuent d'abuser de leur autorité.


Troupes austro-allemandes en Bucarest - décembre 1916

L'occupation allemande se caractérise par une utilisation systématique des atouts du pays. Le gouvernement militaire (Militiir Verwaltungin Rumiinien - M.V.R.) est établi dans le territoire occupé le 22 décembre 1916, sous la direction du général Tülff von Tscheppe und Weidenbach, qui s'installe à Bucarest. On trouve des Alsaciens dans les échelons subalternes de ces organismes, comme Aloys Eschiember, employé à l'état-major économique (Wirtschaftstab).
Au cours de sa traversée clandestine de la Valachie en mai 1918, le Français Gorceix décrit le quadrillage des campagnes parles Kommandanturen, les réquisitions, la mainmise sur les moyens de transport et le ressentiment des paysans valaques impuissants.
« Le travail agricole a été militarisé et rendu obligatoire, rapportent des officiers français ayant quitté la Roumanie le 28 juin 1918, avec peines pouvant aller jusqu'à la mort ». Mais cette mesure n'aurait donné son plein effet qu'en 1919 « Les Allemands ont recensé non seulement le bétail, mais la volaille. Pour tant de vaches, les propriétaires doivent fournir tant de litres de lait ; pour tant de poules, tant d'œufs : sinon, amendes et saisies ».


Troupes allemandes en Bucarest - 27 Janvier 1917 (la fête d'anniversaire de l'empereur Guillaume II)

L'ennemi met la main sur de grandes quantités de céréales et de légumes secs. Des historiens allemands ont calculé que les ressources en blé de la Roumanie ont permis de nourrir l'Allemagne durant 37 jours et l'Autriche Hongrie durant 57 jours.

En Roumanie, le soldat allemand n'est pas exclu des retombées de cette abondance. Quotidiennement il a droit à :
- 500 grammes de pain
- 200 grammes de viande (sauf le vendredi !)
- 20 grammes de graisse
- 25 grammes de sucre
- 2 centilitres de rhum
- 100 grammes de marmelade
- 250 grammes de légumineux
- 30 grammes de tabac.
A cause du caractère partiel des destructions opérées par les Alliés, les Allemands peuvent aussi compter sur des gains énormes en pétrole, céréales et légumes secs.

Des Alsaciens sont affectés à la surveillance des champs pétrolifères. On aperçoit ainsi une impressionnante forêt de derricks sur la carte postale que l'Alsacien Charles B a adressé à un ami ou un parent, le mousquetaire Erb, du 137. Inf Rgt. Beaucoup de trains-citernes circulent sur les voies roumaines.


Carte postale envoyée par un soldat alsacien de l'armée allemande à un camarade
"Cher camarade,
J'ai reçu ta lettre et j'ai vu que toi aussi tu te trouvais dans la montagne du pétrole. Je me réjouis de te revoir, j'espère à bientôt. J'ai beaucoup roulé vers ... , Budapest, vers Bucarest. C'est encore très loin, mais c'est beau. Passe voir au secrétariat et occupe-toi de mon courrier, afin qu'il me parvienne.
Tout le reste de vive voix.
Je te salue. A l'aurevoir !"

Expéditeur : mousquetaire Carl BATI, au mousquetaire ERB, 137e R.I.
Moreni, Oct. 1917 

La vie quotidienne des soldats de l'armée d'occupation

De nombreux mémorialistes allemands ont décrit leur séjour en Roumanie. La capitale donne « l'impression d'une ville moderne, propre et accueillante » au major von Olberg. Il remarque les rues goudronnées ou pavées, les monuments publics, nombreux et admirables, les hôtels très bien tenus et les restaurants accueillants, les cafés extraordinairement élégants - la plupart dans le style parisien, les tramways électriques, les lignes de calèches sur les voies secondaires ; mais aussi la touche orientale : le marchandage dans les boutiques, les cochers russes aux uniformes pittoresques, les cireurs de chaussures à tous les coins de rues, les marchands des quatre-saisons et les crieurs de journaux, les vendeurs de cartes postales, les juifs qui négocient différents types de camelote et les tziganes qui vendent des fleurs.
L'officier note les bruits, les cris, les sonneries de toutes sortes. Cinq jours après l'entrée des Allemands, affirme-t-il, le train-train quotidien a repris. Les rues ne désemplissent pas du matin au soir, et notre témoin leur trouve même « un air de fête » !

Bucarest, le « Petit Paris », offre en effet de très nombreuses distractions. Septime Gorceix, de passage dans la capitale au printemps 1918, décrit la vie oisive de certains débrouillards à Bucarest. La fameuse Calea Victoriei (la rue la plus animée), par exemple, est dépeinte comme une « superbe avenue bordée de magasins luxueux, de cabarets où se pressent d'élégants officiers allemands en uniforme, fine fleur des embusqués berlinois ».
Dans le jardin Cismigiu,« un Herr Leutnant, rigidement sanglé, cravache en main, monocle insolent, lorgne les barques qui promènent sur le lac, au gré des joyeux rameurs de Germanie, les filles fardées, aux yeux de luxure ». Le maréchal von Mackensen doit édicter des mesures afin de réglementer de façon stricte la prostitution, apparemment florissante. Les maladies vénériennes font des dégâts considérables.


Troupes allemandes en Bucarest - 1917

Il n'est pas très difficile aux Allemands de trouver des traducteurs : Allemands de Roumanie et juifs se mettent parfois à leur service. Au sein même de l'armée allemande, les ressources humaines sont sollicitées au mieux des intérêts du Vaterland.
Ainsi l'Alsacien Ernest Hoepffner, professeur de littératures romanes comparées l’Université de Strasbourg, se voit désigné comme chef d'un bureau de traduction à Bucarest, « passant ainsi des Lais de Marie de France aux questions les plus prosaïques, mais en roumain, langue qu’il lui a bien fallu perfectionner, sinon apprendre » ...
Georges Casy, né à Ferrette (Haut-Rhin) en 1889 et installé à Bucarest depuis 1912, sert lui aussi de traducteur. La population, même les filles de boyards, se mêle partout l’occupant, constate le major von Olberg. En entrant au café Minerva de Craiova, il est l'objet des flatteries (du moins prend-t-il comme telles l'attention qu'on lui porte) des consommateurs, pourtant francophiles avérés : « En vérité, le Roumain a radicalement abdiqué à l’antique orgueil romain ».


Troupes austro-allemandes en Bucarest - décembre 1916

Le conservateur germanophile Alexandru Marghiloman, resté à Bucarest pendant l'occupation sous la couverture de ses fonctions de président de la Croix-Rouge, vit enveloppé de musique : celle qui s'échappe des Kasinos d'officiers de la strada Clementzei : violons, pianos, chanteurs, lautari (bardes) ...
Le cinéma Select projette des films allemands de propagande : Sur le front allemand de l'Ouest, à travers les centres industriels allemands, Chez Krupp, Le Sous-marin commercial « Deutschland » et son capitaine, Konig. Au théâtre national, ce sont des pièces roumaines, mais aussi allemandes, comme L'Anneau des Gyges, de Friederich Hebel.

A partir du 12 décembre 1916, les soldats ont à leur disposition le premier numéro du Bukarester Tageblatt, journal bilingue. L’Athénée Palace est transformé en mess pour les officiers de l’état-major de Mackensen, qui s'approprient plusieurs autres établissements, comme l’Hôtel de France (« Zum deutschen Kronprinz ») ou le Café de la Paix (« Friedens-Kaffee »). Les locaux des diverses associations professionnelles et sportives se sont mués en Soldatenheime, fréquentés par les militaires de rang inférieur, qui peuvent y écouter de la musique, y déjeuner et y pratiquer des sports variés. « Les troupes beaucoup moins éprouvées du front oriental ne pouvaient pas être relevées très souvent en raison de la longueur et de la difficulté des communications ». Bucarest est devenu leur lieu de repos.


Troupes allemandes en Bucarest - Mars 1918

Les Alsaciens-Lorrains comme les autres bénissent le sort qui les a dirigés vers ces contrées plutôt que vers Verdun ou le Chemin des Dames. Il faut cependant compter avec une épidémie de typhus, qui désole la Moldavie libre mais touche aussi la partie occupée du territoire roumain. Les soldats alsaciens assistent à de très fréquents enterrements : les longues files de pleureuses qui suivent les cercueils jusqu’à l'église, puis au cimetière, leurs lamentations qu'on entend de fort loin, font partie de leur quotidien. Ils ont interdiction de pénétrer dans les maisons roumaines, sauf celles affectées à leur logement, qui ont été dûment contrôlées. Mais en dépit de ces mesures radicales ils ne sont pas entièrement épargnés par la maladie. Le manque de nourriture, consécutif aux difficultés d’acheminement dans les régions montagneuses, dit l'aumônier bavarois Weis, contraint les soldats à se contenter de viande froide et de pain. En première ligne il est en effet impossible de faire du feu, « car dès qu'un petit nuage de fumée s'élev(e), les grenades et les shrapnels roumains pleuvent) ». Les organismes affaiblis sont donc des proies faciles pour « le grand fléau ». Dès le 14 novembre 1916, le médecin Carossa a ainsi détecté le typhus chez trois soldats, immédiatement laissés en quarantaine sur l'Oituz. Du côté des Austro-Allemands aussi, « le pou, vecteur de l'épidémie, créature simplement comique et écœurante voici peu, se montre petit à petit sous les traits d'un ennemi diabolique et imparable ». Le corps médical des armées des Puissances centrales réussit à circonscrire assez rapidement le mal chez les soldats (tout cela est minime en comparaison des ravages qu'exerce l'épidémie en Moldavie libre). Des soins sont aussi donnés aux populations civiles, toutefois avec parcimonie. Les paysans doivent bien souvent se contenter des vieux remèdes, qui ne sont pas toujours sans efficacité. Le soldat alsacien Oscar Bitsch, guéri de la dysenterie par un rebouteux de village en Valachie, deviendra par la suite centenaire.

En dépit des contraintes de l'état militaire et des dangers de l’arrière, la vie de cantonnement des Alsaciens-Lorrains en Roumanie occupée se passe souvent dans une ambiance bon enfant. A l'image de Léon Rapp, de Bernardswiller (Bas-Rhin), la plupart d'entre eux s'efforcent de s'exposer le moins possible. Cet artilleur du Se R.A.L. s'est aménagé un abri dans une cuve à vin et y passe le plus clair de son temps. Moins il entend le bruit du canon, mieux il se porte. Au cours de l'hiver 1917, il se distrait en pratiquant la chasse. Il appâte les loups avec un chien crevé qu'il a fait rôtir à la broche. D'un coup de mousqueton, il en blesse un, avant de se replier prudemment devant l'attitude menaçante du reste de la meute.

Les Alsaciens-Lorrains entretiennent des relations correctes avec les civils, quoiqu'ils aient l'ordre de rester sur leurs gardes. Ce qui les surprend d'abord, c'est le fossé qui sépare les classes dirigeantes de la masse des paysans. A ces derniers, ils achètent des melons, du poisson, comme le fait Oscar Bitsch, né à Burnhaupt-IeHaut (Haut-Rhin), sur le marché de Braila. Bitsch pratique aussi le troc. Ses logeuses ont en effet remarqué qu'il porte toujours un mouchoir blanc, que sa famille lui renouvelle à la demande, dans la poche intérieure de sa vareuse. Un jour qu'il déballe des mouchoirs neufs d'un paquet qu'il vient de recevoir, les paysannes lui font comprendre par des gestes qu'elles lui tricoteront en échange de deux mouchoirs blancs deux paires de chaussettes de laine de leurs moutons, qu'elles ont filée et tricotée elles-mêmes. Ces chaussettes, il les conservera bien longtemps après la guerre parce qu'elles étaient très chaudes, la laine n'étant pas dessuintée.



On se rend également de menus services et on ne reste pas insensible aux charmes des jeunes Roumaines. Édouard Voges, de Sessenheim (Bas-Rhin), habillé de neuf en sortant de l'hôpital, prête ses bottes à la jeune fille de la maison qui veut parader pour aller à la messe. Les soldats pratiquants (c'est le cas de la très grande majorité des Alsaciens et des Lorrains) peuvent se rendre à la messe ou au culte. « Heureusement, nous avions un aumônier avec nous, raconte Louis Évrard. La religion était très importante pour nous. J'ai même servi la messe au front. Je me souviens de belles églises orthodoxes en bois et d'avoir même parlé avec des popes ».L'occupant croise des attelages de bœufs tirant des charrettes bâchées, et à côté desquelles marchent des paysannes portant un foulard bleu sur la tête ; une jeune fille vêtue de rouge blanc et jaune ; des jeunes garçons qui ôtent leurs bonnets traditionnels au passage des soldats allemands afin de leur demander une cigarette.

Beaucoup d'Allemands, comme l'officier Max Liefeld, sont sous le charme du pays et de ses habitants : « Les Roumains font bonne impression, leur langue est romane, écrit-il, le roumain est quelque peu compréhensible, grâce au secours du latin. Quant au roumain parlé, on en saisit très peu de choses. Dans les villages de montagne, l'intérieur des maisons est souvent décoré. Des tissus bigarrés sont suspendus aux murs et autour des fenêtres. Ils sont tissés la maison, le rouge et le noir dominent. Les habits de fête des jeunes filles sont très colorés, l'on apporte un grand soin aux broderies. Le pays est riche d'animaux et de pâturages ».



La Valachie apparaît comme un pays de cocagne. « J'ai pu voir une campagne riche où tout abonde : prés, vignes, jardins, arbres fruitiers, céréales, etc., et je m'étonne de voir aujourd'hui la nourriture presque rationnée et toutes ces grandes queues devant les magasins », déclare Albert Domange de Saint-Privat-la-Montagne (Moselle), qui a été invité à raconter ses souvenirs au moment où la Roumanie venait de se libérer de Ceausescu.

Les Allemands adoptent d'ailleurs rapidement un certain nombre d'habitudes orientales, et non pas seulement dans le domaine culinaire. Le sergent Gorceix décrit une scène courante en gare de Bucarest : « Quelques habiles s'approchent de l'Unteroffizier, tenant d'une main, leurs papiers d'identité, de l'autre une boîte de cigares. Les présents sont toujours agréés, mais pas toujours jugés suffisants. Voici un pauvre diable qui offre une petite boîte de cigarettes, l'Unteroffizier la prend et, en jurant, il chasse le malheureux vers la sortie, à grands coups de botte ». « La tzuica (eau de vie de prune) a du charme et les petits bénéfices illicites gagnent de proche en proche », rapporte le général roumain Culcer, resté en territoire occupé.

Toujours chanceux, Louis Évrard a l'occasion de constater combien les Roumains aiment le français et la France : « Je fus chargé d'installer le téléphone dans une grosse maison bourgeoise. Il advint que je me donnai un coup de marteau sur le doigt et m’exclamai : - Ah ! merde ! Dans un coin de la pièce, une bonne m'entendit et se montra très étonnée : - Mais vous parlez français, vous qui portez un uniforme allemand? Je lui répondis : - Je suis Français. Nous sommes plusieurs Français dans le régiment. Elle avait du mal à comprendre : - Je vais vous présenter à ma patronne. - Je suis Lorrain, déclarai-je à la dame. Son visage s'illumina immédiatement : - Ah ! Alsace-Lorraine ! Elle alla tout de suite me chercher une assiette creuse avec du fromage blanc garni de verdure, et un croûton de pain. Elle m'invita à manger. Je n'osai pas, mais je ne me fis pas prier très longtemps. J’avais honte de me montrer gourmand, ce n'était pas très poli de ma part. Mais la faim chasse le loup du bois, comme disait ma grand-mère. Les gens étaient très gentils en Roumanie. Je rencontrai par la suite d'autres personnes parlant le français ». Ce n'est donc plus tout à fait la guerre sur le front roumain, même si les Allemands se préparent à la conquête du territoire moldave encore libre.

Les combats de l'été 1917

En mars 1917 éclate la révolution russe. L'anarchie se répand rapidement dans l'ex-armée du tsar, mal encadrée par des officiers souvent inexpérimentés. La discussion des ordres, le pacifisme, les fraternisations et même les mutineries deviennent monnaie courante. Le ministre de France rapporte le 17 juillet 1917 à son collègue italien, le baron Fasciotti, les propos d'un Alsacien qui a « déserté les lignes allemandes de ce front et rejoint (Iasi) dans le but de passer en France et de s'engager dans l'armée française » : ce ne sont pas seulement les soldats russes qui fraternisent avec les Allemands dans les tranchées, mais bien aussi les officiers ; l'Alsacien en question en a vu festoyer et boire du champagne avec leurs homologues allemands.

Heureusement, on peut toujours compter sur les Roumains, réfractaires à l'esprit nouveau.
Arrivée en Roumanie en octobre 1916, la Mission du général Henri-Mathias Berthelot s'emploie en effet pendant tout l'hiver et le printemps de 1917 à reconstruire l’armée vaincue. Malgré la révolution qui a entraîné des contretemps et les difficultés provoquées par la présence de très importantes forcés russes sur le territoire roumain, les résultats de la méthode française ont eu des effets quasi miraculeux.
Dès mai 1917, l'effectif des troupes roumaines atteint à nouveau 400 000 hommes, dont beaucoup vêtus de l'uniforme bleu horizon et du casque français. Au début de l'été 1917, le haut commandement roumain et son conseiller français, le général Berthelot, disposent d'un outil restauré, et même très amélioré, sur de nombreux points, tant matériels que moraux.

L'offensive de la reconquête, préparée depuis le mois d'avril, débute le 23 juillet 1917. Dès le 25, les Roumains remportent un succès significatif à Marasti. En août, ils contiennent l’ennemi sur l'Oituz, et surtout à Marasesti, le « Verdun roumain », où Mackensen échoue dans sa tentative de percée en direction de Iasi. Mais les Russes n'ont pas joué le jeu. Au cours de l'été 1917, la Russie est entrée en pré-guerre civile et les Allemands profitent des mutineries provoquées par la répression de l'insurrection bolchevique de Pétrograd le 16 juillet, et de l'abandon des lignes par des régiments entiers, puis par la 11 e armée, chargée de défendre Tarnopol, dans son ensemble le 19 juillet. « Les Russes reculèrent beaucoup, se souvient le mousquetaire lorrain Courteaux, incorporé dans le 25e R.I. allemand. Je ne les ai jamais vus de près, sauf lors de l'attaque d'une fabrique d'huile de tournesol, à Oltzov ».

A la fin de l'été, le front se stabilise une nouvelle fois. « L'armée russe était en pleine déconfiture, rapporte aussi Louis Évrard. Seuls se défendaient quelques régiments fidèles au tsar. Par moments, nous échange âmes des boîtes de conserve et de l'alcool avec les Russes ».
La guerre chimique fait des ravages, raconte un autre vétéran lorrain, Jules Bott : « La quantité d'obus à gaz envoyée par l'artillerie allemande nous fit aborder les lignes russes sans difficultés; tous les soldats étaient morts » (certains Russes refusent de mettre leurs masques pour manifester leur hostilité à la guerre !).

Les soldats allemands ont toutefois beaucoup souffert au cours des combats contre les Roumains, au plan physique comme au moral. Dans les campagnes de Roumanie, les Alsaciens et les Lorrains sont occupé à peu près tous les emplois. Louis Évrard, par exemple, incorporé au 52. PreufJ. Art/. Rgt, a reçu une formation de téléphoniste : « Avec une Leitungspatrouille, nous devions pousser des reconnaissances dans les environs, choisir les points d'observation et dérouler les fils téléphoniques pour les relier à la batterie. L'observatoire pouvait aussi être un clocher d'église, ou plus simplement une éminence. Il fallait que les liaisons fussent possibles en permanence entre les postes, les batteries et l'état-major. Nous portions la bobine sur le dos et elle se dévidait au fur et à mesure que nous avancions. Le bagage était très lourd. Tous les régiments avaient des fils qui traînaient par terre. Les chevaux, les canons les arrachaient. Il fallait les raccorder. Au départ, il était indispensable de garder les fils en main, sinon on perdait le contact. Cela représentait des kilomètres de longueur. Lorsque le fil était neuf, le travail était bien fait, et nous n'en étions pas peu fiers ».

Mais les événements se précipitent. Le 7 novembre 1917, Kerenski est renversé par les bolcheviks. Le lendemain Lénine propose une paix immédiate et inconditionnelle à tous les belligérants. Le 9 décembre 1917, l'armistice est signé à Focşani et, quelques jours plus tard, à Brest-Litovsk.

La Mission Berthelot est expulsée. Le 7 mai 1918, la Roumanie signe la paix avec les Puissances centrales. Les troupes d'occupation stationnent toujours en Valachie pour continuer le pillage économique, désormais « légalisé » par un traité, ou plutôt un véritable diktat. La guerre est terminée sur le front Est.



Les désertions

Certains Alsaciens et Lorrains n'ont pas voulu attendre jusque-là. Les désertions se sont multipliées, notamment pendant les combats de l'été de 1917. Certes, la peur des Russes - particulièrement des Cosaques - a d'abord retenu souvent les candidats à l'évasion.

Mais la présence de la Mission française est connue. Berthelot a d'ailleurs auprès de lui un certain nombre d'Alsaciens-Lorrains : le colonel Victor Pétin, issu d'une famille strasbourgeoise qui a opté pour la France en 1871 ; le capitaine Charles Marchal, né à Turckheim ; le colonel Augustin Ungerer, né à Saverne ; le docteur Boeckel dit Belgrand, né à Strasbourg, et bien d'autres encore.

Certains Alsaciens et Lorrains tentent leur chance. Le cas le mieux connu est celui du poète Gaston Peter, originaire de Hunawihr(Haut-Rhin), et de son compagnon François Marchal, de Lièpvre, qui faussent compagnie aux Allemands le 28 septembre 1916 au cours de la bataille de Sibiu. S'étant volontairement laissés distancer par leurs camarades, les deux hommes profitent de l'obscurité pour sauter dans une tranchée roumaine, où personne ne remarque leur présence avant une bonne heure ! Enfin, des soldats les repèrent et les attachent à un arbre. Marchal, dont le français est la langue maternelle, demande à voir un officier. Les Roumains, étonnés d'entendre un Allemand parler la langue de leurs alliés occidentaux, appellent leur lieutenant, qui fait détacher les deux Alsaciens et les congratule. Ils sont ensuite envoyés à l'arrière, où les choses se gâtent quelque peu puisqu'ils sont enfermés dans une école gardée par six soldats, postés à gauche et à droite de l'entrée. Des deux premiers les nouveaux arrivants ont droit à des coups de sangles, des seconds des coups de pied et des troisièmes des coups de poing dans les côtes et le visage. « Voilà pour l'accueil ». Allemands, Autrichiens, Hongrois et Tziganes s'entassent dans la pièce.
Heureusement, l’officier du début, un saint-cyrien selon Peter, les retrouve et les fait vêtir en soldats roumains. Les voilà en semi-liberté. La guerre de positions une fois installée (hiver 1917), quelques déserteurs réussissent encore à se faufiler jusqu'aux lignes alliées. « Souvent, à l'aube, raconte le lieutenant Fontaine, de la Mission Berthelot, des bruits suspects se font entendre dans nos réseaux de fil de fer ; des mains levées surgissent au-dessus des herbes épaisses. Ce sont des Allemands qui, dégoûtés par cette guerre moins « fraîche et joyeuse » qu'on ne leur avait promise, viennent se constituer prisonniers.

Un matin, ce sont trois Alsaciens qui sont ainsi amenés par le lieutenant V. et qui, en présence de mon uniforme, expriment bruyamment leur joie ; ils me content cette anecdote répandue dans les rangs de l'ennemi, et d'après laquelle, « à la fin des hostilités, quand le Kaiser réunira son armée, celle-ci tiendra à l'aise tout entière sous un pommier ». Heureux les Alsaciens-Lorrains qui ont la chance de rencontrer ainsi tout de suite des Français.

Comme sur le front occidental, les transfuges constituent une source de renseignements. Le 29 décembre 1917, le capitaine de Courson de la Villeneuve, autre officier de la Mission Berthelot, rencontre à la base d'aviation française de Proskourov en Ukraine« un petit Alsacien, aviateur dans l'armée allemande, qui vient d'atterrir volontairement chez les Russes ». Il apprend ainsi « l'admiration des Boches » pour l'armée française et les officiers français et « leur mépris du Russe ».
Les aviateurs anglais ont la réputation d’être plus casse-cou en chasse que les Français « qui n'attaquent eux qu'à coup sûr ». L'Allemagne est dans une grande détresse économique ; les corps gras surtout lui font défaut, les locomotives et wagons s'usent rapidement, « ils grincent affreusement », et il s'ensuit une véritable crise des transports.
Les informations ne sont pas toujours fiables cependant : le 2 janvier 1918, Berthelot signale une offensive en préparation au nord de Belfort, à en croire un prisonnier alsacien, caporal du 65e R.A. de la 217e division, en fait totalement imaginaire.


Mais la désertion est une entreprise risquée. Plus d'un candidat à l'évasion est tué, blessé ou repris entre les lignes. Charles Laugustin, originaire de Novéant-sur-Moselle, est touché par une balle allemande lorsqu'il fausse compagnie à ses camarades sur le front de Bucovine. Il est soigné dans un hôpital russe de Roumanie. Les déserteurs et les prisonniers sont l'objet d'un tri sévère. Il s’agit d'éliminer les Allemands nés en Alsace ou en Lorraine ou même les Alsaciens-Lorrains authentiques, mais de « sentiments boches ». L'interrogatoire des deux déserteurs lorrains qui se sont rendus aux Français le 15 juin 1917 « montre, dit le lieutenant-colonel Landrot, officier du général Berthelot, que ces deux hommes sont dignes d'être renvoyés en France ». Il s'agit du soldat Fidry, qui « parle très bien le Français, comprend l'allemand mais ne le parle que très peu », et du soldat Beaucourt, né à Jœuf, en France, mais sujet de Guillaume II.

On trouve notamment des Alsaciens dans un camp près de Tecuci, où Gaston Peter réussit à fédérer environ 200 d'entre eux en un groupe distinct malgré l'opposition des prisonniers allemands. Son compagnon François Marchal y donne des cours de français au médecin du camp et au personnel de l'administration. Malgré tout, les conditions de détention sont très dures : mamaliga (polenta) quasi quotidienne qu'il faut cuire soi-même, si l’on peut trouver de l'eau ou du bois ; sanitaires innommables ; gardiens qui sont « de vraies brutes remplies de haine et assoiffées de vengeance ».

Le 15 décembre 1916, les Alsaciens sont transférés à Bârlad, où leurs conditions de détention s'améliorent quelque peu. Ils ont notamment l'occasion de sortir souvent du camp pour travailler sur un chantier près de la voie ferrée en compagnie de Tchèques et de Slovaques. On ne s'étonnera donc pas de voir Milan Stefanik, officier français d'origine slovaque, chargé du tri des Alsaciens-Lorrains en plus de celui de ses compatriotes. Le lieutenant de Lareinty Tholozan, un aviateur, le seconde dans cette tâche. « Leur nombre n'est pas très élevé, écrit le général Berthelot le 20 novembre 1916, mais la question n'en offre pas moins un gros intérêt. Les Roumains comprendraient difficilement que nous accordions notre sollicitude aux Tchèques et que nous semblions nous désintéresser de ceux de nos compatriotes annexés, qui sont venus se faire prendre ici ». Le premier travail de regroupement des prisonniers est achevé le 2 janvier 1917. Les Alsaciens-Lorrains sont conduits à Iasi sous l'autorité d'officiers tchèques. Ils passent leur première nuit dans les hangars et les greniers à foin d'une tuilerie. La nourriture reste toujours aussi peu abondante, mais des mécaniciens de la mission aéronautique française, qui logent tout près, leur apportent du pain et de la viande tirés de leur popote. Bientôt des Alsaciens éparpillés dans d'autres camps rejoignent le premier groupe.

Au cours du mois de janvier, Tchécoslovaques et Alsaciens-Lorrains sont emmenés en Russie, d’où ils sont rapatriés vers la France. La mission de Stefanik s'achève. « L'enfer roumain était derrière nous. Quel soulagement ! », n’hésite pas à écrire Gaston Peter. A Kichinev (Bessarabie), alors sous domination russe mais peuplée de Roumains, les Alsaciens sont très bien accueillis. Leurs estomacs affaiblis par la sous-alimentation résistent difficilement au pain et au thé qu'on leur offre. Ils sont logés dans une vaste caserne et reçoivent la visite du commandant russe de la place et de son collègue français, appartenant, précise Peter « à la Mission Berthelot ».

Mais le typhus ne tarde pas à se déclarer. Quel est l'état d'esprit de ces hommes ? Le 13 août 1917, le capitaine britannique A. W. Barratt a rédigé un rapport à l'issue de l'interrogatoire de 150 prisonniers et déserteurs alsaciens-lorrains détenus dans le camp du 7e régiment de rosiori (chasseurs rouges) à Iasi. Ils ont été pris au cours des dernières semaines de juillet et de la première semaine d'août et proviennent des 218e et 217e D.l. allemandes (et tout particulièrement du 5e régiment de Landwehr). L'officier rapporte leurs déclarations, qui confirment en tout point ce qui était déjà connu : les soldats alsaciens-lorrains sont soumis à des règlements spéciaux. Ils ne peuvent cacheter les lettres qu'ils écrivent du front, pas plus qu'ils ne peuvent recevoir de lettres cachetées. « En plus de la censure commune à toute l'armée, ils en ont une spéciale pour eux. Ils me montrèrent son timbre, qui est tout à fait différent » ; ils sont défavorisés en matière de permissions. Même lorsqu'on leur en accorde, ils sont retenus à Kehl, en face de Strasbourg, et ne peuvent traverser le Rhin avant qu'une enquête de sécurité n’ait été faite sur leur famille ; la nourriture dans les tranchées est mauvaise.


Médaille commémorative du 136 régiment 4eme de Lorraine

Sur le front roumain, leur ration de pain est de 600 grammes par jour. Cette ration serait suffisante si le pain était bon, mais il est mélangé à toutes sortes de matières qui le corrompent. « Ils me parlèrent de quelques jeunes gens, une vingtaine environ, qui sont morts de manque de nourriture. Après quoi, le commandant de la division donna des ordres afin que des mesures soient prises pour augmenter les rations ». Mais rien ne fut fait ; ils obtenaient 150 g de viande par jour, pas de sucre, du beurre à l'occasion, du tabac roumain ; il est interdit aux Alsaciens de prendre le service en première ligne, par peur des désertions. Les sentinelles ont ordre de tirer sur tout Alsacien vu en avant de la première ligne de tranchée ; - il y avait environ 10 Alsaciens dans chaque compagnie du 5e régimente Landwehr. Ils ne participaient pas à l'avancement. « L'un d'eux avait commencé la guerre comme Gefreiter et il l’était encore. Il disait avoir bien fait son service et n'avoir été puni que du fait de sa nationalité » ; tous ces hommes espèrent être envoyés en France rapidement. On connaît le cas de quelques Alsaciens-Lorrains venus des camps allemands intégrés à la Mission Berthelot comme un nommé Wolf, le 17 décembre 1917, ou Charles Laugustin, le 22 décembre 1917, qui une fois rentré en France s'engagera au 55e R.A. Mais on peut légitimement douter du désir général des prisonniers de s'engager dans l'armée française. Il existe en effet en Russie un camp spécial pour les « Alsaciens-Lorrains boches », qui ont fermement refusé d'être séparés de leurs camarades allemands. En bonne logique, un tel comportement doit se retrouver aussi en Roumanie. Pour les volontaires, le retour vers la France (dont beaucoup fouleront d'ailleurs ainsi le sol pour la première fois) passe en tout cas d'abord par la Russie : Kiev, Moscou, puis un long périple vers Petrograd et enfin la mer Blanche.

Certains des Alsaciens-Lorrains rapatriés voyagent en compagnie du lieutenant de vaisseau Bahezre de Lanlay ; et les membres de la mission d'autocanons, de retour de Roumanie, font partie du même voyage, avec des régiments russes très remuants destinés au front français. Les Russe sont élus des soviets et on se demande si les marins vont daigner faire leur travail. Bahezre de Lanlay recrute à tout hasard un certain nombre d'hommes sûrs parmi les Alsaciens-Lorrains, surpris par la discipline française, « moins brutale mais plus rigide et distante que la discipline allemande », et entreprend de former un équipage de rechange en puisant dans leurs rangs. Le dernier convoi de 332d'Alsaciens-Lorrains embarque sur le Huntsend à Mourmansk le1 er avril 1918 avec les détachements français évacuant la Russie etle premier échelon de la Mission Berthelot. Accueillis à Brest, ils sont ensuite dirigés sur les dépôts spéciaux de Saint-Rambert-surLoire,Monistrol, Lourdes et Paris. Beaucoup, munis d'une carte tricolore, finissent la guerre dans une liberté presque totale. Ceux qui s’engagent dans la Légion étrangère ont droit à la naturalisation immédiate.


Carte postale militaire (Feldpostkarte), "Campagne de Roumanie"

L'évacuation de la Roumanie par les troupes allemandes

Dans une Roumanie satellisée par les Puissances centrales (dont Mackensen est devenu le gouverneur militaire le 18 mai 1918), le calme règne presque jusqu'à la fin de la guerre.

A l'automne de 1918, le front d'Orient s'enflamme de nouveau. Malgré la défection de la Bulgarie (29 septembre), puis de la Turquie (30 octobre), les Allemands organisent en bordure du Danube une ligne sur laquelle ils comptent pouvoir opposer une résistance sérieuse à l'invasion de la Roumanie par les Alliés.
Mais le retrait des Autrichiens du conflit (3 novembre 1918) va rendre leur position intenable. Le général Berthelot, revenu dans la région à la tête d'une armée du Danube, subdivision de l'armée d'Orient du général Franchet d'Espérey, donne l'ordre à ses troupes de franchir le fleuve au cours de la nuit du 8 au 9 novembre. Le détachement ne peut mener à bien la manœuvre, à cause de la mauvaise volonté des mariniers bulgares. Quelques obus arrivent de la rive opposée. Ce sont les derniers, car le détachement allemand a l'ordre de plier bagage le lendemain, affirme un jeune déserteur alsacien.

Le 10 novembre la Roumanie rentre dans la guerre, pour la seconde fois dans le camp des Alliés, un jour avant l'armistice. Les Allemands se retrouvent ainsi une fois de plus en pays ennemi. Le franchissement du Danube par les Français réussit au cours de la nuit suivante. Mackensen apprend la nouvelle au moment même où un télégramme lui annonce la chute du régime impérial à Berlin et, presque simultanément, l'Armistice de Rethondes. La IXe armée (armée d'occupation de la Roumanie), qui venait d'être renforcée par sept divisions venues d'Ukraine, compte encore 170 000 hommes. Or, l'article 14 de la convention d'armistice prévoit « la cessation immédiate par les troupes allemandes de toutes réquisitions, saisies ou mesures coercitives en vue de se procurer des ressources à destination de l'Allemagne, en Russie et en Roumanie (dans leurs limites du 1er août 1914) ».

La retraite a en fait commencé depuis une bonne semaine déjà, compliquée par la nette détérioration des relations germano-hongroises. Le maréchal Mackensen divise son armée en deux colonnes : l'une s'écoule par la vallée de la Prahova et l'autre par celle de l'Olt. Tous les mouvements se font par la route. Le 12 novembre, le vainqueur de 1916 abandonne Bucarest en liesse. Le 14 novembre, il arrive à Brasov, en Transylvanie, région alors disputée entre les Hongrois et les Roumains. Mais ses soldats traînent ostensiblement les pieds. Berthelot juge inadmissible qu'un grand nombre de régiments soient en train de prendre leurs quartiers d'hiver en Valachie, « gardant toute la région des pétroles qu'ils continuent à exploiter ». Des exactions sont encore commises contre les civils.

C'est seulement dans les derniers jours de novembre que l'évacuation du sol roumain s'exécute « en ordre et plus rapidement », que la remise des services aux autorités roumaines se fait « plus correctement », que les réquisitions cessent et que le matériel déjà emporté est renvoyé.

Le 1er décembre, une réunion a lieu à Cilinesti entre les représentants du commandant en chef de l'armée du Danube et les officiers allemands. La remise des armes et l'internement « s'exécuteront dans des formes honorables », estime Mackensen (comme s'il avait le choix et comme s'il avait fait preuve d'autant de patience avec les Roumains au cours des négociations du printemps 1918!). Le même jour, les derniers soldats (non internés) de son armée franchissent les cols des Carpates en direction de la Transylvanie. Au cours de leur passage en Transylvanie, beaucoup de soldats allemands sont désarmés par les gardes nationaux roumains.

Une fois qu'elle a gagné la plaine pannonienne, l'armée de Mackensen se trouve en butte à la haine de la population et des soldats hongrois démobilisés qui rendent l'Allemagne responsable de leur déroute. En exécution des dispositions de l'armistice signé entre les Alliés et l'Autriche-Hongrie à Padoue, elle doit avoir évacué la Hongrie le 19 novembre à 15 heures.


Les troupes allemandes font retraite tout au long de l’été 1918

Mais, dès le 15 novembre, le comte Karolyi, chef du gouvernement révolutionnaire hongrois, fait savoir qu'il ne dispose d'aucun moyen de pression sur Mackensen et que le délai sera donc dépassé. Foch se montre intransigeant. En conséquence, le commandant de l'armée d'Orient menace Mackensen, et les Hongrois, soupçonnés de complicité dans l'affaire, d'intervenir lui-même avec ses troupes. Mis en demeure de faire respecter l'armistice sur son territoire, le comte Károlyi ordonne la destruction de certaines voies ferrées pour empêcher les Allemands de rejoindre leur pays, ce qui n'aura pas grand effet. Le 16 décembre, il fait alors arrêter Mackensen avec tout son état-major au passage de son train en gare de Budapest et l'assigne à résidence au château de Fo. Comme le maréchal se montre bien décidé à fausser compagnie à ses gardiens hongrois - il fait envoyer une partie de ses bagages en Allemagne le 30 décembre - et que Kârolyi « ne dispose même pas de 30 hommes sûrs », le général Henrys le fait transférer sous bonne garde au château de Futak, près de Neusatz. Conduit à Salonique, le 10 septembre 1919, il pourra contempler de sa résidence, la Villa des aviateurs, « le grand port de la mer Égée qu'en 1915 et en 1916-1917 il avait promis à ses armées et où il avait rêvé de faire une entrée triomphale ».

A l'exemple de leur ancien chef, des soldats alsaciens et lorrains en retraite avec l'armée allemande sont internés en Hongrie eux aussi. Le 2 décembre 1918, 80 d'entre eux, retenus à Hatszeg, demandent à la mission française à Budapest (dont le chef est un Strasbourgeois, le lieutenant-colonel VI) d'être autorisés à rejoindre l’armée française, Hatszeg se trouvant dans la zone d'action roumaine en Hongrie. Franchet d'Espérey ordonne à Berthelot d'exaucer leur vœu. C'est finalement VI qui est chargé de l’opération, en « raison de l'extrême difficulté des communications en Transylvanie, Roumanie, Bulgarie, et la longueur de cet itinéraire ». On ignore si le trajet s'est effectué par l'Autriche et l’Allemagne ou par la Croatie, l'Italie et Marseille.

Par la suite, tous les Alsaciens-Lorrains de Hongrie sont réunis dans un camp unique par les soins du gouvernement Kârolyi « en attendant qu'une décision de principe soit prise à leur sujet ».

Le rapatriement des Alsaciens-Lorrains de Roumanie

Les dizaines de milliers de prisonniers allemands internés en Roumanie (et en Transylvanie, devenue roumaine le 1er décembre 1918) vont y séjourner plus ou moins longtemps.
Peu avant Noël, le sous-secrétaire d'État à la Justice militaire, E. Ignace, attire l’attention du général Franchet d'Espérey sur les Alsaciens Lorrains de l'armée vaincue. « Il est bien entendu qu'il convient d’assurer, après triage, dans les conditions ordinaires, le rapatriement de ces Alsaciens-Lorrains sur la métropole en vue de la libération qui doit leur être accordée comme à ceux de leurs frères capturés sur d'autres fronts ». Les officiers de l'armée du Danube ont déjà commencé à se préoccuper de la question.

Brasov est l'un des grands lieux de concentration, avec 4000 prisonniers allemands : 8 officiers et 400 soldats alsaciens et lorrains y sont détenus au début de décembre. Ils sont, tout comme les Polonais, séparés des autres captifs. Peut-être des Alsaciens-Lorrains figurent-ils parmi les 200 prisonniers envoyés dans la deuxième quinzaine de décembre à Constantinople sous occupation alliée, où ils sont employés comme travailleurs du port ? car il n'en reste plus que 80 environ lors que la Société des Alsaciens-Lorrains de Bucarest arrive sur les lieux. Cet organisme fonctionne sur le même modèle que la Commission des Alsaciens-Lorrains qui, tout au long de la guerre, a opéré en France pour trier les déserteurs et les prisonniers.

Des Alsaciens de l'armée française et des officiers germanophones tentent de débusquer les Allemands qui se prétendent Alsaciens ou Lorrains, en leur faisant décrire leur village, en leur posant des questions sur les habitants, le curé, le facteur, en étudiant leurs expressions dialectales. Afin d'établir indubitablement la nationalité des individus rencontrés, le président de la Société, M. Jung, télégraphie régulièrement en Alsace pour obtenir des renseignements. Le 7 janvier 1919, il demande ainsi à la mairie de Mulhouse des précisions sur la nationalité du père du soldat Michel Meyer, né en septembre 1896.


Voyage de M. Albert Thomas et du général Berthelot sur le front roumain, mai 1917. ©ECPAD

Ces prisonniers sont les auteurs d'une lettre au général Berthelot, qui s'est arrêté à Brasov le 2 janvier 1919 au cours de sa tournée triomphale en Transylvanie. Ils adressent au représentant de « cette chère France, leur mère patrie, les remerciements les plus chaleureux de se savoir à nouveau reliés au sein d'une patrie tant regrettée par leurs parents dont les sentiments n'ont jamais cessé de battre dans leurs cœurs toujours renouvelés par les paroles d'espoir prononcer comme une prière à nous ». Ils remercient le peuple français, dont l'héroïsme a permis la victoire, réalisation de leur rêve et ils se disent prêts, si besoin était, à se mettre au service de la France, « afin de soulager les plaies qui malheureusement ont touchés tant de familles ». Ils demandent au général de hâter leur rapatriement « non pas par égoïsme pour notre vie privée, mais nous avons tous hâte de venir collaborer à cette œuvre qui c'est vu naître dans nos cœurs le jour qui nous annonça notre délivrance ». En attendant ils voudraient voir leur nourriture s'améliorer. Ils ont pu, jusqu'à présent, se débrouiller par leurs propres moyens ; mais leurs ressources pécuniaires s'amenuisent car, détachés de leurs unités, ils ne perçoivent plus aucune solde. Ils voudraient aussi avoir la possibilité d'envoyer et de recevoir du courrier. La lettre est signée : « Un groupe d'Alsaciens-Lorrains à tout jamais Français ».

A la fin de janvier, les autorités françaises dirigent sur le port de Constantza 79 prisonniers de Brasov reconnus comme d'origine française. Un dépôt des prisonniers libérés est créé à Bucarest, caserne Cuza. Il concerne les Français et les Nord-Africains revenus de la captivité allemande, austro-hongroise, bulgare ou ottomane et les Alsaciens-Lorrains. Considéré comme une annexe du gîte d'étapes de la ville, il est commandé par l'un des officiers de l'une des unités françaises logées dans la caserne et fonctionne sous la surveillance du major de la garnison.

A l'arrivée de chaque train en gare du Nord à Bucarest, le chef de poste français fait rechercher les Alsaciens-Lorrains parmi les passagers et les fait conduire au siège du Comité des Alsaciens-Lorrains (à l'Hôtel Oteleseanu puis strada A. Rosetti n° 2). Là, on vérifie leur identité et on établit une fiche de renseignement pour chacun d'eux. A défaut d'une pièce d'identité, cette fiche est fournie au prévôt de la place qui diligente une enquête. Le procès-verbal de l'enquête est ensuite annexé à la fiche et constitue le dossier de l'intéressé. Les sujets douteux sont soumis à une surveillance particulière. Tous prennent ensuite la direction du dépôt où ils doivent passer une visite médicale, précédée d'un épouillage en règle. Ils sont ensuite habillés, s’il y a lieu, « d'une façon propre et convenable ».

Les Alsaciens Lorrains sont pourvus, en principe, par leur Comité. A défaut, c'est l’unité d'accueil (dite « nourricière ») qui les prend en charge. Ils mangent avec les soldats des unités de la caserne, mais, précise l’instruction « en cas de gêne pour cette unité, ils font une cuisine distincte ». Ils couchent sur des nattes et sur de la paille mais disposent de couvertures. Les Alsaciens-Lorrains reconnus comme tels par la Société sont « considérés comme soldats français ».
En principe, les ex-prisonniers sont envoyés en France par le premier convoi de rapatriables ou de démobilisables prévu après leur admission au dépôt, en fonction des places disponibles, exception faite des sujets déclarés contagieux deux jours au moins avant la date prévue pour le départ. Dès le mois de décembre 1918, les rapatriements vont bon train.

Les Alsaciens-Lorrains voyagent souvent en compagnie d'ex-prisonniers nord-africains de l'armée française. Ils séjournent d'abord à Giurgiu, sur le Danube, où Berthelot recommande au colonel Boblet, chef du détachement français, de leur assurer les meilleures conditions de vie possibles. Embarquent ainsi le 7 décembre : 65 Algériens et 44 Alsaciens-Lorrains ; le 12 : 78 Algériens et 40 Alsaciens-Lorrains et le 16 : 52 Alsaciens-Lorrains et 25 Algériens. A l'arrivée à Marseille, ils sont remis à la gendarmerie, avec leur dossier. L’armée du Danube prend aussi en charge l'envoi en France de 150 Alsaciens-Lorrains concentrés à Roustchouk (Ruse), sur la rive bulgare du Danube, face à la Roumanie, par le port de Varna sur la mer Noire, puis par Constantinople et Salonique. Ces anciens soldats demandent s'ils ne pourraient pas toucher la ration française et non la ration des prisonniers (ce qui, en bonne logique, devrait effectivement découler de leur statut).

Le voyage du retour ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés. Ainsi, les Italiens et les Serbes se disputent le port de Fiume (Rijeka), qui constitue une escale idéale. Au printemps 1919, il est possible d'y faire relâche. 10 Alsaciens-Lorrains y parviennent le 19 mars avec un ordre de route du commandement des étapes de Belgrade et sont dirigés vers le centre de triage de Puget-sur-Argensvia Venise et Vintimille. Mais la situation se dégrade rapidement : « Aucun prisonnier de guerre, appartenant à quelque nationalité que ce soit et provenant des camps de concentration de France, d'Orient ou d'Afrique du Nord ne doit jusqu'à nouvel ordre être dirigé sur Fiume », prescrit le général Foch en juillet 1919. Pour beaucoup d'Alsaciens-Lorrains le premier contact avec la France se fait par Marseille, où se pose de manière cruciale le problème de la langue. C'est ensuite l'acheminement par train vers les villes et villages d'Alsace et de Moselle.

Pourquoi ne pas renvoyer directement les Alsaciens-Lorrains par chemin de fer au départ de la Roumanie ? Tout d'abord parce qu’il n'existe aucune liaison directe avant février, et ensuite elle dure 75 heures. La reine Marie, de retour d'un voyage en France, est l'une des premières à emprunter cette ligne Simplon Orient-Express. Le train passe par Lausanne, Milan, Ljubljana et Belgrade, avant d'entrer en Roumanie par les Portes de Fer. Mais il reste inaccessible aux rapatriables, sauf ceux qui en ont les moyens (mais y en a-t-il ?), car le consulat de France à Bucarest ne leur fournit à titre gracieux que des billets de 3e classe, alors que ce train n'en comporte pas.

Berthelot accorde toutefois des billets gratuits à titre exceptionnel. C'est le cas pour le Haut-Rhinois Georges Casy, ex-traducteur de l'armée allemande à Bucarest, employé ensuite au service d'approvisionnement du Q.G. de l'armée du Danube, qui sollicite son rapatriement en juillet 1919, afin de revoir sa famille à Vincennes et en Alsace après une séparation de sept ans, tout en affichant ses intentions de continuer à travailler pour l'armée. Le Comité des Alsaciens-Lorrains de Bucarest est dissous en avril 1919. Les individus qui se prétendent Alsaciens ou Lorrains, sont soumis alors à l'examen de la légation de France et, s'il y a lieu, à une enquête de gendarmerie. Ceux qui sont reconnus comme d’ascendance française sont munis d'une carte d'identité par les services consulaires.

A la recherche des disparus

On reste en effet sans nouvelles de nombreux soldats. Les avis de recherche et les appels à renseignements sont nombreux. Le 13 mars 1919, l'épouse de Joseph Schreiber, de Holtzwiller (HautRhin),écrit au président du Conseil pour retrouver son mari, interné en Hongrie : la missive est transmise au général Ungerer, qui se dévoue au service de ses compatriotes. Les particuliers peuvent écrire aux préfets et sous-préfets afin de soumettre leur cas personnel. Le 5 mai, la sous-préfecture de Mulhouse reçoit ainsi une lettre de Julie Schebath de Durlinsdorf (Haut-Rhin), veuve qui a déjà perdu un fils à la guerre et qui est sans nouvelle du second, Armand Peter, du Rgt 375; sa dernière carte postale, envoyée de Ratisbonne, en Bavière, indiquait une adresse près de Ia CI. Le22 mai, l'armée du Danube apporte une réponse à 8 demandes sur20 ; le 27 juin 2 sur 12. Le 2 juin, Octave de Langenhagen, chef d'entreprise à Sarre-Union (Bas-Rhin), s'enquiert du sort du mousquetaire Charles Klein, du Landwehr Rgt 22, fait prisonnier par les Roumains et détenu à Lipote, près de Iasi : « Il faut vous dire que les dernières nouvelles rapportées sur lui par un de ses camarades indiquaient qu'il était souffrant. Peut-être est-il mort ? Je vous remercie d'avance pour les recherches que vous voudrez bien faire entreprendre pour cet Alsacien, fils d'un de nos vieux ouvriers ». Au mois de juillet encore, l'épouse de Joseph Hauser, de Strasbourg, demande le rapatriement de son mari interné à Bucarest : toutes les recherches demeurent infructueuses.

Le Service général des prisonniers de guerre, qui dépend du sous-secrétariat d'État à la Justice militaire, émet le 7 juillet une demande de renseignement sur les soldats alsaciens et lorrains qui ont appartenu aux armées allemandes de Roumanie et deMacédoine. Aucun des soldats suivants : Hermann Gerst, de Sainte-Marie-aux-Mines (canonnier à la BaU. 18 de l'armée de Macédoine) ; Joseph Lang (du régiment de chasseurs à cheval) ; Albert Hess (du 99. Rgt) ; Max Cuntzmann (de la Fernsprech Abt. 93) et Pierre Diebold (de la Mobil Etappen Kommandantur) ne se trouve dans les camps de prisonniers de guerre, répond en août le service des renseignements de l'armée du Danube. En revanche, Armand Peter, effectivement détenu en Roumanie, est dirigé sur l'inspection des Alsaciens-Lorrains de Colmar.


Affiche française pour le service militaire utilisant le thème de l’Alsace martyrisée par les Allemands

L’armée du Danube, qui intervient également contre les bolcheviks en Ukraine méridionale, tente, là aussi, d'en rapatrier les Alsaciens-Lorrains. Au début de février, le général d'Anselme, commandant des troupes françaises en Ukraine, signale la présence d’environ 180 d'entre eux à Nikolaïev. Il demande l'envoi de membres de la Société des Alsaciens-Lorrains afin d'effectuer le tri habituel. La Commission allemande d'armistice a donné l'assurance que les Alsaciens-Lorrains partiraient en tête du courant de rapatriement des troupes allemandes de Nikolaïev mais le ministère français de la Guerre invite les autorités de l'armée du Danube à s’en assurer. Un délégué de la Société de Bucarest est envoyé dans la région via Odessa, accompagné d'un officier français chargé de lui faciliter la tâche. Le 13 mars, le général d'Anselme signale le départ de certains Alsaciens-Lorrains pour Odessa « d'où ils sont envoyés par les mêmes moyens que les français rapatriables ». 25 sont partis pour Constantinople le 5 mars. 225 restent en instance de départ. « Leur rapatriement sera terminé vers fin avril ». En revanche, les recherches entreprises pour retrouver le Père Julien Ziegler, aumônier vu pour la dernière fois à Berditchev le 6novembre 1918, demeurent toujours vaines à la fin de mars 1919.

Bucarest est devenu un point de passage pour tous les Allemands qui évacuent la Russie en pleine guerre civile et qui n’ont pu s'échapper ni par la mer Blanche, ni par le Transsibérien. La ville sert aussi de lieu de transit pour les membres de la mission militaire allemande en Turquie du général Liman von Sanders. C’est le cas de l'artilleur Fernand Zeysolff, né à Gertwiller (Bas-Rhin), qui est rentré à pied de Palestine et a failli périr dans l'incendie de son bateau en mer Noire. C'est le cas aussi d'Eugène Muller, né à Goxwiller (Bas-Rhin) en 1884, qui travaillait à la fabrique Saidmann. Il est interrogé par le Comité alsacien-lorrain de Bucarest le 8 décembre 1918 ; il déclare avoir exercé le métier de portier à Strasbourg avant la guerre. Soldat au 32. Res. Rgt, il a été interné en Roumanie à son retour de Turquie. Il est rapatrié le 12décembre par la route Giurgiu-Varna-Marseille. Quelques Alsaciens supplémentaires se trouvent ainsi mêlés aux Allemands qui demeurent encore en Roumanie. Certains de ces Allemands adoptent un comportement fort déplaisant et quittent leurs camps de détention avec une facilité déconcertante. Ainsi le 8 mars 1919, le colonel Saunier, chef d’état-major du général Berthelot, décide de consigner aux militaires français le Salon rouge, établissement de la Calea Victoriei qui a accueilli des officiers allemands en uniforme.

Par ailleurs, ayant constaté que bon nombre de militaires ennemis circulent en ville en tenue et sans escorte et omettent de saluer les militaires alliés, il rappelle que ces derniers ont le devoir de les faire arrêter immédiatement et de les conduire sous bonne garde dans les locaux disciplinaires du 8e R.I.CJ. Les Allemands signalés un mois plus tard comptent sans doute parmi les 1500 soldats en traitement, sortis des hôpitaux, en attente d'être dirigés sur l'Allemagne par les trains qui ont ramené dans leurs foyers des prisonniers roumains.

Un état des effectifs de l'hôpital de Zerlendi signalait en effet, en décembre 1918, la présence de cinq patients alsaciens et lorrains : deux atteints de dysenterie (Arthur Pierre et Joseph Gabriel), deux de typhus (Émile Fritsch et Joseph Stiehler, caporaux)et le dernier de paratyphus (Joseph Kunemann). Plusieurs Alsaciens et Lorrains morts de maladie en Roumanie reposent aujourd’hui au cimetière Bellu de Bucarest, au côté de soldats de l’armée du Danube et de Nord-Africains prisonniers morts en Roumanie. Le carré et le monument français sont régulièrement entretenus.

Conclusion

Le sort des Alsaciens-Lorrains en Roumanie entre 1916 et 1919 n'est certes pas tout à fait comparable à celui qui attendra leurs fils, les malgré-nous, vingt-cinq ans plus tard. On retrouve pourtant des traits communs : méfiance du commandement allemand envers des soldats suspects de nature, camaraderie du front avec les Allemands, contacts avec des pays nouveaux et inconnus, désertions, captivité, retour plus ou moins différé et disparitions, difficulté d'être reconnus par la République.

Après la Grande Guerre, les vétérans alsaciens-lorrains de Roumanie sont parfois intégrés dans des associations d'anciens combattants français, comme Louis Évrard, membre des Poilus d'Orient. Mais ce sont surtout les engagés volontaires dans l'armée française, une petite minorité, qui sont à l'honneur.

Et pourtant, ces victimes du traité de Francfort sont devenues le 28 juin 1919, par le traité de Versailles, des Français de plein droit. Beaucoup ont eu ensuite une carrière dans la réserve de l'armée française. C'est le cas de M., de Dieuze. Décoré de la médaille commémorative de la Grande Guerre grâce à une loi de 1920 et de la croix du combattant en 1930, ce pharmacien, capitaine de réserve en 1935, est rappelé en août 1939, affecté à un bataillon de chasseurs dans la campagne de Norvège, puis à l'hôpital de Turckheim (mai 1940). Fait prisonnier à Neuf-Brisach le 22 juin 1940, il fut libéré comme Lorrain en septembre et expulsé de la zone annexée de fait en décembre 1940. A partir de décembre 1942, il reprit du service dans les Forces françaises libres au Maroc, puis en Algérie Il fut rayé des contrôles le 4 octobre 1944.

Mais pour ceux qui, comme Édouard Voges, étaient trop vieux pour combattre dans l'armée française en 1939-1940, et qui ont même eu la malchance de réendosser l'uniforme allemand dans le cadre du Volksturm en 1944, la République, rancunière, n'a guère eu d'égards. Agé de 102 ans, le dernier vétéran alsacien de la campagne de Roumanie s'est vu refuser la Légion d'honneur par la préfecture du Bas-Rhin lors de la distribution générale du 11 novembre 1995, ne s'est éteint quelques mois plus tard, en 1997.



"Jean-Noël Grandhomme, docteur en histoire, est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes régionaux de la guerre 14-18."


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