25) Le temps de vivre - Anna de Noailles


Déjà la vie ardente incline vers le soir, 
Respire ta jeunesse, 
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir, 
De l'aube au jour qui baisse.

Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour, 
Aux mouvements de l'onde,
Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour, 
C'est la chose profonde ;

Combien s'en sont allés de tous les coeurs vivants
Au séjour solitaire,
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,


Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s'enfonce !

Ils n'ont pas répandu les essences et l'or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort
Sans rêve et sans haleine.

- Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,
De frissons et d'extase,
Penche sur les chemins, où l'homme doit servir,
Ton âme comme un vase ;

Mêlée aux jeux des jours, presse contre ton sein 
La vie âpre et farouche ;
Que la joie et l'amour chantent comme un essaim 
D'abeilles sur ta bouche.

Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment, 
Les rives infidèles, 
Ayant donné ton coeur et ton consentement 
A la nuit éternelle...


Anna de Noailles (1876-1933) a été l'une des figures les plus brillantes du monde littéraire du début du siècle. D’origine gréco-roumaine, Anna de Noailles est née à Paris, où elle vécut de 1876 jusqu’à sa mort, en 1933. Sa mère est la pianiste grecque Raluca Moussouros, à qui Paderewski dédia nombre de ses compositions.


À partir de son premier recueil, Le Coeur innombrable (1901), couronné par l’Académie Française, Noailles composa neuf recueils de poèmes, trois romans (dont le savoureux Visage émerveillé, en 1904), un livre combinant histoires courtes et méditations sur les relations hommes-femmes (Les Innocentes, ou La Sagesse des femmes, 1923), un recueil de proses poétiques (Exactitudes, 1930), et une autobiographie couvrant son enfance et son adolescence (Le Livre de ma vie, 1932).


Anna de Noailles fut la seule femme poète de son temps à recevoir les plus hautes distinctions publiques. En dépit de l’oubli partiel auquel elle fut soumise après sa mort, des jugements critiques ultérieurs confirment que cette reconnaissance était méritée. Reflétant la situation de Noailles entre romantisme et modernisme, un écart entre forme et contenu caractérise sa poésie où des concepts et des images dynamiques s’efforcent de dissoudre une structure qui reste largement classique.


En s’engageant dans un dialogue avec son héritage littéraire français tout en trouvant une source d’inspiration dans le paganisme grec et dans la pensée radicale de Nietzsche, Anna de Noailles est parvenue à construire une vision poétique originale. Son oeuvre peut être décrite en termes dionysiens – extatique, sensuelle, érotique, ludique, quelquefois violente, et toujours marquée par un courant tragique qui devient plus manifeste vers la fin de sa vie.


La cité natale

Heureux qui dans sa ville, hôte de sa maison, 
Dès le matin joyeux et doré de la vie 
Goûte aux mêmes endroits le retour des saisons 
Et voit ses matinées d'un calme soir suivies.

Fidèles et naïfs comme de beaux pigeons 
La lune et le soleil viennent sur sa demeure, 
Et, pareille au rosier qui s'accroît de bourgeons, 
Sa vie douce fleurit aux rayons de chaque heure.

Il va, nouant entre eux les surgeons du destin, 
Mêlant l'âpre ramure et les plus tôt venues, 
Et son coeur ordonné est comme son jardin 
Plein de nouvelles fleurs sur l'écorce chenue.

Heureux celui qui sait goûter l'ombre et l'amour, 
De l'ardente cité à ses coteaux fertiles, 
Et qui peut, dans la suite innombrable des jours, 
Désaltérer son rêve au fleuve de sa ville...


Vivre, permanente surprise!

Vivre, permanente surprise ! 
L'amour de soi, quoi que l'on dise ! 
L'effort d'être, toujours plus haut, 
Le premier parmi les égaux. 
La vanité pour le visage, 
Pour la main, le sein, le genou, 
Tout le tendre humain paysage ! 
L'orgueil que nous avons de nous, 
Secrètement. L'honneur physique,
Cette intérieure musique 
Par quoi nous nous guidons, et puis 
Le sol creux, les cordes, le puits
où lourdement va disparaître 
Le corps ivre d'éternité.

- Et l'injure de cesser d'être, 
Pire que n'avoir pas été!


L'orgueil

Bel orgueil qui logez au sein des âmes hautes 
Et qui soufflez ainsi que le vent dans les tours, 
Afin qu'aujourd'hui soit sans détresse et sans fautes, 
Bandez mon coeur penchant contre l'ombre et l'amour.

Faites que mon coeur soit héroïque et vivace 
Et porte sans plier le poids des yeux humains, 
Mettez votre clarté paisible sur ma face 
Et votre force rude et chaude dans mes mains.

Demeurez, bel orgueil, afin que je connaisse, 
En ce jour où je sens défaillir mes genoux 
Et mon âme mourir de rêve et de faiblesse, 
L'auguste isolement de me mêler à vous...


L'ardeur

Rire ou pleurer, mais que le coeur 
Soit plein de parfums comme un vase, 
Et contienne jusqu'à l'extase 
La force vive ou la langueur.

Avoir la douleur ou la joie, 
Pourvu que le coeur soit profond 
Comme un arbre où des ailes font 
Trembler le feuillage qui ploie ;

S'en aller pensant ou rêvant, 
Mais que le coeur donne sa sève 
Et que l'âme chante et se lève 
Comme une vague dans le vent.

Que le coeur s'éclaire ou se voile, 
Qu'il soit sombre ou vif tour à tour, 
Mais que son ombre et que son jour 
Aient le soleil ou les étoiles...


L'inquiet désir

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté, 
La renaissance simple et paisible des plantes, 
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes, 
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

- Voici le temps de rêve et de douce folie 
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer, 
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri. 
- Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée, 
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée 
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?


Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves 
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement, 
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément, 
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

- Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien 
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent, 
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte 
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...


« Il n'est rien de réel que le rêve et l'amour.  »



Etranger qui viendra, 
Lorsque je serai morte, 
Contempler mon lac genevois
Laisse, que ma ferveur 
Dès à présent t'exhorte, 
A bien aimer ce que je vois.


"Mon ami votre lettre est meilleure que la vie, ce matin où je suis sans courage, triste, fatiguée sous le plus beau ciel. Votre voix lointaine, si bonne, mais voilée, c'est l'irréel, le rêve, - et la vérité qui fait mal c'est cette dure, éblouissante journée. Vous m'êtes plus précieux, meilleur encore, mais plus mystérieux aussi que dans nos après-midi de chez moi, avec tant de paroles, de disputes, d'appui, de concorde. Que c'est loin, indéfiniment loin mes goûters au ministère, mon émoi et ma farouche dignité politiques, mes silencieuses ou débordantes colères ! Je suis alanguie sous l'été, mon esprit replié ne s'ouvre qu'à l'instant de votre lettre, et je referme sur elle tous les soigneux pétales de la douce et triste rêverie. Et puis aussi la surprise de ne pas attendre à quatre heures votre visite fixe la monotone couleur de la journée, et les jours passent, douce cendre, dédiée à vous. [...] Dites-moi si vous vous portez bien; au revoir mon unique ami, toutes mes pensées pensent à vous."
Anna
Paris, Dimanche 29 juillet 1906: Lettre à Maurice Barrès


"Mon ami, vous me manquez plus que je ne puis vous dire, la vie cesse loin de votre amitié visible. Mes lettres, qui n'ont pas le divin accent des vôtres, vous apportent-elles du moins la détresse de mon regard sur cet été si beau, si vide. J'en arrive à une discipline de couvent pour ne pas me désespérer, pour exister; lire à telle heure, sortir à telle heure, mais la rêverie baigne tant mon coeur que, tout à l'heure, lisant la description d'un dîner que faisaient sous les bambous d'un jardin de Malaisie, au dix-huitième siècle, deux tendres voyageurs, je me sentais mourir de nostalgie, de poésie, de vague et torturante espérance.
Sentez, mon ami, le poids de mes journées sans vous, comme moi je pense sans cesse au vide qui est autour de vous, et que, présente, je comblais de mon amitié infinie."
Anna
Paris, Lundi 30 juillet 1906: Lettre à Maurice Barrès




Sources:
Anna de Noailles
Poètes et peintres
Présentation de la vie et de l'oeuvre d'Anna Elisabeth de Brancovan
Carnavalet
Wikipedia -Anna de Noailles
Ana de Noailles - Poezii
Les grands classiques - poemes
Academie francaise - Prix: Anna de Noailles
Correspondance Maurice Barrès-Anna de Noailles
Correspondance - Maurice Barres et Anna de Noailles
Le livre de ma vie
Cercle Anna de Noailles
Lycee Anna de Noailles - Grenoble
Lycee Anna de Noailles - Bucarest
Red List: Muses - Photography
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